sommaire n° 385
 
dossier "Ruralité et santé"

Manche : face à la crise, une action communautaire de promotion de la santé

 
  Dans un canton du département de la Manche en proie aux difficultés économiques, les professionnels de la santé et du social se sont réunis pour recréer du lien social, créer des échanges et informer la population locale. La promotion de la santé des jeunes et des femmes figure au centre de cette action communautaire.
     

Jean-Marc Soulard
Responsable,
Amélie Pihan
Chargée de projet,
Codes de la Manche, Cherbourg-Octeville.
Dr Jean-Luc Veret
Directeur,
Dr Nathalie Lesplingard
Directrice adjointe,
comité régional d'éducation pour la santé
de Basse-Normandie, Hérouville-Saint-Clair.

 

Depuis deux ans, la commission santé du comité local d'insertion du canton de Quettehou, dans le département de la Manche, expérimente la construction d'une démarche participative en santé via des rencontres entre les professionnels de la santé et du social, d'une part, et la population, d'autre part. Cette commission réunit une vingtaine d'acteurs locaux : assistantes sociales, médecin, infirmières puéricultrices, conseillers d'insertion, animateur RMI, animateurs socioculturels, chargée de mission programme départemental d'insertion/ Praps, psychologue, chargés de projet en éducation pour la santé, représentants des usagers, membres actifs d'associations de solidarité. Ils sont mandatés par différentes institutions (MSA, Ddass, conseil général, Cram, CPAM, secteur de santé mentale). Le comité départemental d'éducation pour la santé (Codes) de la Manche, antenne du comité régional d'éducation pour la santé de Basse-Normandie, accompagne ce groupe avec ses compétences en méthodologie de projets participatifs.

Ce canton rural du Nord Cotentin compte environ dix mille habitants. Il est caractérisé par des transformations du monde de la pêche et du monde agricole avec un impact fort sur les réseaux locaux de solidarité. Il fait face à des besoins spécifiques connus par les institutions et portant notamment sur l'amélioration de la démographie médicale.


Porte-à-porte

Entre février 2005 et mars 2006, les membres de la commission ont souhaité croiser ces besoins avec ceux perçus par la population. Ils se sont alors préparés à dialoguer avec les habitants pour mieux comprendre la dynamique communautaire du canton : à quelles occasions les habitants se rencontrent-ils ? Dans le cadre de quels réseaux ? Qu'est-ce qui leur donne envie de se déplacer ? Quelles sont leurs préoccupations de vie quotidienne ?

Des membres volontaires de la commission se sont lancés dans une première phase de mobilisation. Ils ont sonné à la porte des gens qu'ils connaissaient pour leur expliquer la démarche et leur donner envie de venir à une première rencontre. À partir de là, deux groupes ont été constitués, l'un accueillant des
adolescents, l'autre des mères de famille et des jeunes femmes.

Trois rencontres ont eu lieu avec une quarantaine d'adolescents dans le cadre de ciné-débats. Cette méthode consiste à organiser des soirées d'échanges avec les jeunes à la suite du visionnage d'un film négocié avec eux et en lien avec des préoccupations de vie quotidienne. Les jeunes ont pu dialoguer avec des professionnels de la santé et du social sur différents sujets : violence, sexualité, dépendances. Ils ont souligné l'importance d'échanger et de dialoguer à partir de questions de santé sur un autre mode que celui du transfert d'informations. De leur côté, les animateurs ont été surpris par l'expression de ces jeunes et leur capacité à dire ce qu'est pour eux une relation de qualité entre jeunes et adultes. Aujourd'hui, cette action orientée sur le développement des compétences psychosociales se poursuit.


Groupes de dialogue

Par ailleurs, six rencontres ont eu lieu avec une vingtaine de mères de famille et de jeunes femmes. Ces temps ont été animés et régulés par deux professionnels de la santé et du social avec le soutien du Codes. Basées sur l'échange, le questionnement et l'écoute, ces rencontres ont permis de mieux comprendre les processus d'isolement et d'ennui, et d'identifier les ressources à développer pour les dépasser. Le plus souvent en situation de précarité, ces femmes ont d'abord exprimé une souffrance qualifiée par elles d'isolement : comment bien vivre avec ses enfants dans une société axée sur la consommation ? Comment supporter le regard des autres sur soi ? À quoi bon aller à l'extérieur quand personne ne vous attend ? Dans un second temps, les participantes ont exprimé des idées portant notamment sur la mise en place des temps réguliers destinés à faciliter la vie relationnelle entre habitants du territoire. Une dernière rencontre a permis aux animateurs de restituer une synthèse des échanges. À partir des besoins et ressources, habitants, professionnels et bénévoles ont constitué un groupe promoteur destiné à développer cette action de promotion de la santé. Il s'agit d'un cycle de rencontres mensuelles ouvertes à tous sur des sujets de vie quotidienne : la construction des habitudes alimentaires dans la famille, l'accès aux ressources du territoire, le renforcement des relations de voisinage, le développement des compétences psychosociales.

Les professionnels de la santé et du social, habitués à une prise en charge individuelle basée sur le binôme problème/solution, ont expérimenté une logique participative et collective. Dans ce cadre, la population devient partenaire et ne constitue plus un objet d'intervention. Le Codes a accompagné ce nouveau positionnement en aidant à l'animation des rencontres et à la régulation des inquiétudes des professionnels : comment construire une posture d'animateur d'un groupe d'expression ? Jusqu'où questionner les pratiques individuelles ? Comment gérer les tensions dans le groupe ? Comment prendre du recul par rapport à ce que les professionnels savent des situations individuelles ? Comment travailler en symétrie avec les usagers ? Des modifications des représentations sont également nécessaires du côté des habitants car, le plus souvent, ils ne sont pas habitués à sortir des cadres classiques de l'intervention sociale et médicale.

Cette action de promotion de la santé poursuit une logique complémentaire par rapport à un suivi individualisé ou à une programmation sociale descendante. Orientées en santé communautaire et en développement local, ces dynamiques favorisent l'activation de capacités relationnelles collectives profitables aux populations. Mais la participation ne se décrète pas, elle se construit selon des processus et une méthodologie spécifiques. C'est le rôle des professionnels de la promotion de la santé d'accompagner ce mouvement.

 


 
LA SANTÉ DE L'HOMME 385 | SEPTEMBRE/OCTOBRE 2006 | Pages 28 à 29
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